Souffrance des enseignants, sentiment d’injustice des élèves: pourquoi il est urgent de faire évoluer l’école!

J’ai bénéficié de ce qu’on appelle « l’ascenseur social » grâce à l’école: d’excellents résultats en primaire m’ont conduite,  malgré des notes en dents de scie en secondaire et un redoublement au lycée, à des études de lettres et de didactique réussies avec mention.

Je suis née dans une famille ouvrière d’origine paysanne du côté de mon père et d’immigrés sans le sou des pays de l’Est du côté de ma mère. Mes parents n’avaient pas eu leur diplôme de secondaire. Nous n’étions pas vraiment pauvres, mais il fallait compter avec précision pour pouvoir assurer à mon frère, ma sœur et moi à manger, des vêtements en bon état et ponctuellement une classe de neige à payer ou un cartable. Peu d’activités culturelles qui auraient pu constituer un « héritage » selon Bourdieu. 

Je suis devenue la première personne de la famille à faire des études supérieures. J’ai bénéficié d’allocations sociales  et j’ai dû travailler tout en étudiant pour m’en sortir.

Même si je ne gardais pas un très bon souvenir de mes années d’école, je n’osais pas imaginer exercer un autre métier que prof : un métier « du soin » bien considéré pour les femmes car il permet de s’occuper de ses enfants lors des congés scolaires. Un métier respectable avec sa figure de l’instit érudit écouté avec révérence et craint par les parents. Et enfin du fonctionnariat et donc, du point de vue de mon milieu, une rémunération correcte et une sécurité de l’emploi enviable.

J’ai voulu devenir la prof que j’aurais voulu avoir en piochant parmi quelques figures rencontrées durant ce parcours. J’ai aussi considéré ce métier comme une sorte de remerciement à l’institution scolaire qui m’avait permis de m’émanciper de mon milieu. Je voulais faire la même chose pour mes futurs élèves et leur démontrer par ma seule présence que « quand on veut, on peut ». 

Or, face à mes élèves de professionnel, j’ai vite compris que ce n’était pas aussi simple que cela.

Des injonctions paradoxales

C’est l’association « Changement pour l’égalité » qui m’a ouvert les yeux : l’école est soumise à des pressions paradoxales et diverses de notre société libérale l’enjoignant à instruire tout le monde mais à sélectionner les « meilleurs » qui iront occuper le peu d’emplois présents. La culture populaire n’est pas admise à l’école et les habitudes scolaires ne sont pas explicitées car elles sont vues comme étant la norme. Statistiquement, il était très probable que je redouble et fasse partie des 80% d’élèves présentant mon profil socio-économique qui voient leur parcours compliqué par un redoublement au moins. Et contre toute attente vu mon profil, j’ai quand même continué mes études.

Les enseignants ne se rendent pas toujours compte de ces pressions paradoxales et vont plutôt considérer comme « peu scolaires » ou « problématiques » des élèves qui ont tout simplement une culture autre que celle de l’école. La plupart seront « relégués » dans les lycées professionnels, créant un sentiment d’injustice dans le chef de ces élèves qui ont bien compris que c’était une sorte de voie de garage pour l’institution. (Attention, je ne dis pas que le professionnel est intrinsèquement moins bien car j’y ai enseigné et j’ai adoré l’ambiance et le fait que des ateliers pratiques soient inclus dans l’école : il faudrait d’ailleurs qu’ils le soient dans toutes comme en Finlande. Mais dans le système actuel, les élèves issus de catégories socio-économiques en difficulté sont majoritairement orientés dans ces filières).

Je pense notamment à mes élèves du « premier degré différencié », c’est-à-dire à ceux qui n’avaient pas réussi le « CEB » (certificat d’études de base) du fin de primaire et qui devaient retenter l’examen une première fois en fin de 1ère différenciée puis une seconde fois en fin de 2ème différenciée voire encore une 3ème « spécialisée ». Une situation ubuesque pour ces élèves qui s’exerçaient encore et encore et n’y arrivaient pas malgré tous leurs efforts. En cause? Peut-être des cas de dyslexie/dysorthographe/TDAH non diagnostiqués ou juste des élèves qui n’arrivaient pas à saisir ce qu’on leur voulait…Au final, ils étaient à la fois heureux de se retrouver en 3ème semi-professionnelle (car débarrassés de ce CEB + avec des cours en atelier) et en même temps dépités, cassés par des années d’échecs successifs et d’efforts infructueux.

Dans certains cas, l’enseignant va reporter sur lui-même la souffrance qu’il vit à l’école, pris entre ces injonctions paradoxales de faire au mieux sans en avoir les moyens ou en prise avec des programmes dépourvus de sens et sans aucun lien avec les enjeux d’aujourd’hui et de demain. Tiraillé entre son idéal du métier (enjolivé par l’institution) et la réalité du terrain, il ne supportera pas la tension entre ce qu’il voudrait et ce qu’il obtient, notamment le désengagement de bien des élèves. Avec des conséquences en termes de burn-out, dépression etc que l’on connaît. Ou bien il quittera le métier dans les 5 ans, comme la moitié des enseignants débutants. Devoir motiver des élèves marqués par l’échec, désengagés, méfiants vis à vis de l’institution et avec de grosses lacunes en compréhension du texte (et du monde) fut pour moi un réel challenge qui me fit toucher du doigt le burn-out. Je sais que beaucoup y ont brûlé leurs ailes.

Un fonctionnement archaïque et réactionnaire

J’ai accompagné des ados en coaching scolaire. J’ai accompagné des profs. Les deux souffrent à cause de l’école, de son fonctionnement qui broie les individus, ne respecte pas leurs valeurs, leur personnalité, leurs émotions. Un fonctionnement d’usine fordiste ne peut s’appliquer à des êtres humains ni à la transmission et la construction de la connaissance. 

L’école est divisée en classes d’âge, les profs eux aussi sont divisés en classes selon leur concours, leur niveau…, les disciplines sont divisées, les journées sont ponctuées par la sonnerie qui interrompt tout en même temps. Les parents ne sont pas les bienvenus. La physiologie n’est pas prise en compte et la psychologie, dépréciée. L’école poursuit l’élève jusque chez lui avec les devoirs écrits (théoriquement interdits en France et à la discrétion des enseignants en Belgique, dans un cadre de temps précis). Beaucoup de pratiques ne sont basées sur aucune preuve scientifique et varient en fonction de tel ou tel programme politique (je pense notamment à l’apprentissage de la lecture). Et je ne parlerai pas de l’orthographe tarabiscotée, aux règles archaïques et absurdes qui sert à discerner les bons élèves de ceux qui ne parviennent pas à mémoriser cette langue écrite, cette autre langue que celle que nous parlons au quotidien.

 « L’école fonctionne comme au XIXème siècle, avec des profs du XXème et des élèves du XXIème siècle » a dit Andreas Schleicher. Le XIXème siècle est un siècle connu pour le développement de l’industrialisation, du travail des enfants dans la mine, de la misère, des avortements clandestins, des bébés abandonnés sur les parvis des églises (j’en ai deux dans mon arbre généalogique), des grossesses multiples souvent mortelles pour la mère, du manque d’hygiène, de la domination masculine sur les femmes, des idées esclavagistes etc etc.

Bref, il est tout à fait illusoire voire dangereux de continuer sur ce modèle archaïque. Beaucoup d’écoles l’ont compris et davantage encore de parents des classes aisées de notre société qui mettent leurs enfants dans des écoles privées de type Montessori, cette méthode qui aide au renforcement des compétences exécutives. Ou bien des écoles Freinet qui partent du projet et des enfants pour construire le savoir. Ou encore d’écoles « libres » où les enfants ont le loisir de choisir la ou les disciplines qu’ils souhaitent apprendre. Ce qui renforce encore les inégalités car ces méthodes, comme nous l’a rappelé Céline Alvarez dont j’aime beaucoup la franchise et l’authenticité, seraient d’autant plus pertinentes et efficaces pour les enfants issus des classes populaires.

Une école où on pense que les programmes sont plus importants que les personnes est une école triste et porteuse de souffrance. La bienveillance n’est qu’un pansement sur une jambe de bois si la structure entière, le lien entre tous les acteurs (personnel enseignant, enfants, parents, mairies etc) et les valeurs d’égalité et d’excellence ne sont pas mises au service de toutes les personnes, au service de leur réelle émancipation et au respect de leurs besoins physiologiques et moraux.

Pour un changement de paradigme

Le fait que tout cela ce ne soit pas explicitement dit en formation des maîtres me fait penser qu’il y a une volonté institutionnelle et sociétale inconsciente…ou pas de ne pas changer l’état des choses. J’aurais tellement aimé avoir accès à ces connaissances à mes débuts!

En Belgique, le pacte d’excellence souhaite remédier à cela et j’espère qu’il sera vraiment pris à bras le corps par tous les acteurs car il y a urgence à changer les choses en milieu scolaire !

Aujourd’hui je suis triste car j’aime l’école, j’aime les enfants et ceux qui s’en occupent au quotidien en leur transmettant leur savoir, leur passion, leurs valeurs. Je suis en colère car tous les acteurs de l’école sont en souffrance. Je plaide pour un changement radical au sein de l’institution scolaire. Ce changement doit être à la fois politique ET porté par tous les citoyens : on ne peut plus déléguer notre responsabilité à d’autres sous prétexte qu’ils ont été élus. La puissance du collectif a, de tout temps, été le moteur du changement. Le changement doit être aussi sociétal car, à la décharge de l’école, elle reflète les dysfonctionnements de notre société liberaliste. Elle peut cependant être le lieu où s’opéreront les premières transformations.

Mais pour que les changements soient durables et positifs, faits par tous et pour chacun, il faut transformer cette colère en quelque chose de positif. C’est ce que je m’emploie à faire au quotidien en suivant les principes humanistes de l’Ubuntu et ceux de la permaculture. Je veux oeuvrer au changement de l’école pour nos enfants et pour les adultes qui les entourent.

Concrètement, je propose plusieurs activités à destination des femmes enseignantes et directrices d’établissement (soumises en plus à des pressions sociales de notre société par rapport à leur genre voir article ici sur les raisons pour lesquelles les enseignantes et directrices sont davantage touchées par le stress).

  • Soutien individuel à travers un programme de coaching intitulé « Prendre soin de soi »;
  • Soutien individuel à travers un autre programme de coaching orienté leadership intitulé « Ubuntu, je suis car tu es »;
  • Ateliers en ligne et conférences de sensibilisation la prochaine à propos de l’audace de prendre soin de soi sans avoir peur de paraître égoïste);
  • Formations (au sein des écoles et en-dehors) aux outils de coaching afin d’outiller davantage les profs en communication, écoute etc non seulement par rapport à leur fonction et leurs élèves mais aussi et surtout pour se soutenir mutuellement;
  • Facilitation de cercles de parole dans les écoles pour permettre la circulation de la parole, le partage des expériences et des émotions difficiles et le soutien par l’écoute et la présence des pairs.

Grâce à ces actions individuelles et collectives, j’ai l’espoir de participer à un changement de l’institution venu de l’intérieur de l’école grâce à ses principaux acteurs…et actrices.

Je serais honorée de t’accompagner sur ton chemin. 

Pour en savoir plus sur mon parcours c’est ICI.

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