Souffrance des enseignants, sentiment d’injustice des élèves: pourquoi il est urgent de faire évoluer l’école!

Alors que les voix s’élèvent pour protéger tous ces élèves en situation de précarité socio-économique et culturelle mis de côté pendant la crise sanitaire que nous vivons en ce moment, j’ai envie de partager ma propre expérience de jeune fille née dans une famille ouvrière devenue enseignante en milieu défavorisé.

Je suis née dans une famille ouvrière d’origine paysanne du côté de mon père et d’immigrés sans le sou des pays de l’Est du côté de ma mère. Mes parents n’avaient pas eu leur diplôme de secondaire. Nous n’étions pas vraiment pauvres, mais il fallait compter avec précision pour pouvoir assurer à mon frère, ma sœur et moi à manger, des vêtements en bon état et ponctuellement une classe de neige à payer ou un cartable. Peu d’activités culturelles qui auraient pu constituer un « héritage » culturel comme l’évoque Bourdieu. 

Je suis devenue la première personne de la famille à faire des études supérieures. J’ai bénéficié d’allocations sociales  et j’ai dû travailler tout en étudiant pour m’en sortir. Malgré un redoublement au lycée,  j’ai réussi mes études de lettres et de didactique du français avec mention.

Même si je gardais un souvenir mitigé de mes années d’école, je n’osais pas imaginer exercer un autre métier que prof : un métier « du soin » bien considéré dans mon milieu pour les femmes car il permet de s’occuper de ses enfants lors des congés scolaires. Un métier respectable avec sa figure de l’instit érudit écouté avec révérence et craint par les parents. Et enfin du fonctionnariat et donc, encore une fois du point de vue du monde dont j’étais issue, une rémunération correcte et une sécurité de l’emploi enviable.

Et surtout, j’ai voulu devenir la prof que j’aurais voulu avoir en piochant parmi quelques figures rencontrées durant ce parcours. Principalement des femmes qui m’avaient démontré par leur présence que je pouvais moi aussi devenir une intellectuelle, mais aussi des hommes qui m’avaient prouvé qu’on pouvait transmettre du savoir sans pour autant être dogmatique. J’ai ainsi considéré ce métier comme une sorte de remerciement à l’institution scolaire qui m’avait permis de m’émanciper de mon milieu particulièrement fermé. Je voulais faire la même chose pour mes futurs élèves et leur démontrer par ma seule présence que « quand on veut, on peut ». 

Or, face à mes élèves de professionnel, j’ai vite compris que ce n’était pas aussi simple que cela.

Des injonctions paradoxales

J’ai eu envie de travailler avec des élèves primo-arrivants puis avec ceux des quartiers défavorisés.  Et je me suis retrouvée face à certains élèves qui tentaient de passer leur diplôme de fin d’études primaires depuis plus de 2 ans, essayant encore et encore d’atteindre le « CEB » qui leur permettrait de suivre des études générales. Sauf qu’au bout de plusieurs années d’échec, la plupart s’épuisait, certains s’acharnant encore et encore, tandis que d’autres finissaient par laisser tomber. En cause? Peut-être des cas de dyslexie/dysorthographe/TDAH non diagnostiqués ou juste des élèves qui n’arrivaient pas à saisir ce qu’on leur voulait… Ils se retrouvaient en professionnel, heureux pour certains, cassés et amers pour les autres voire violents pour une minorité. 

Quant à mes collègues et à moi, nous nous retrouvions pris en tenaille entre notre idéal du métier (enjolivé pendant notre formation), nos valeurs, notre volonté d’excellence et de justice ….et la réalité du terrain + celle du chômage ou de la précarité qui attend le jeune peu qualifié. Dans certains cas, l’enseignant.e reporte sur lui-même/elle-même la souffrance qu’il/elle vit à l’école, pris.e entre les injonctions institutionnelles paradoxales de faire au mieux sans en avoir les moyens ou en prise avec des programmes dépourvus de sens et sans aucun lien avec les enjeux d’aujourd’hui et de demain. Il/elle ne supporte pas la tension entre ce qu’il/elle voudrait et ce qu’il/elle obtient, notamment le désengagement de bien des élèves. Avec des conséquences en termes de burn-out, dépression etc. Ou bien, comme la moitié des enseignants débutants,  il/elle quittera le métier dans les 5 ans. Personnellement, me sentir responsable de la motivation et de la réussite de mes élèves marqués par l’échec, désengagés, méfiants vis à vis de l’institution et avec de grosses lacunes en compréhension du texte (et du monde) fut un défi qui me fit toucher du doigt le burn-out. Je sais que beaucoup y ont brûlé leurs ailes.

Pour se protéger de ces injonctions paradoxales, beaucoup d’enseignants vont plutôt considérer comme « peu scolaires » ou « problématiques » des élèves qui ont tout simplement une culture autre que celle de l’école. C’est ce que j’ai fait dans un second temps. 

Un fonctionnement archaïque et réactionnaire

 « L’école fonctionne comme au XIXème siècle, avec des profs du XXème et des élèves du XXIème siècle » a dit Andreas Schleicher. Le XIXème siècle est un siècle connu pour le développement de l’industrialisation, du travail des enfants dans la mine, de la misère et de la domination masculine et occidentale.

Un fonctionnement d’usine fordiste ne peut s’appliquer à des êtres humains ni à la transmission et à la construction de la connaissance. L’école est divisée en classes d’âge, les profs eux aussi sont divisés en classes selon leur concours, leur niveau…, les disciplines sont divisées, les journées sont ponctuées par la sonnerie qui interrompt tout. Les parents ne sont pas les bienvenus. La physiologie n’est pas prise en compte et la psychologie, dépréciée. L’école poursuit l’élève jusque chez lui avec les devoirs écrits (théoriquement interdits en France et à la discrétion des enseignants en Belgique, dans un cadre de temps précis). Beaucoup de pratiques ne sont basées sur aucune preuve scientifique et varient en fonction de tel ou tel programme politique (je pense notamment à l’apprentissage de la lecture). Et je ne parlerai pas de l’orthographe tarabiscotée, aux règles archaïques et absurdes qui sert à discerner les bons élèves de ceux qui ne parviennent pas à mémoriser cette langue écrite, cette autre langue que celle que nous parlons au quotidien.

Bref, il est tout à fait illusoire voire dangereux de continuer sur ce modèle archaïque.

Une école où on pense que les programmes sont plus importants que les personnes est une école triste et porteuse de souffrance. La bienveillance n’est qu’un pansement sur une jambe de bois si la structure entière, le lien entre tous les acteurs (personnel enseignant, enfants, parents, mairies etc) et les valeurs d’égalité et d’excellence ne sont pas mises au service de toutes les personnes, au service de leur réelle émancipation et au respect de leurs besoins physiologiques et moraux. 

Quand j’ai réalisé cela, j’étais devenue coach: coach pour les ados puis coach pour les acteurs et actrices de l’éducation. Ceux qui souffrent pointent du doigt le fonctionnement de l’école qui broie les individus, ne respecte pas leurs valeurs, leur personnalité, leurs émotions. Quelle tristesse que d’observer ce qui devrait être le centre névralgique, le coeur de notre société être ainsi sacrifié.

Beaucoup d’enseignant.e.s et de chef.fe.s d’établissement l’ont compris et davantage encore de parents, bien souvent issus des classes aisées de notre société. Ils inscrivent leurs enfants dans des écoles privées de type Montessori, Freinet ou encore dans des écoles « libres » où les enfants ont le loisir de choisir la ou les disciplines qu’ils souhaitent apprendre. Cette distinction qui s’opère dans le choix des écoles renforce encore les inégalités 

 

Pour un changement de paradigme

Le fait que tout cela ce ne soit pas explicitement dit en formation des maîtres me fait penser qu’il y a une volonté institutionnelle et sociétale inconsciente…ou pas de ne pas changer l’état des choses. J’aurais tellement aimé avoir accès à ces faits à mes débuts!

En Belgique, le pacte d’excellence, critiqué, souhaite remédier à cela et j’espère qu’il sera vraiment pris à bras le corps par tous les acteurs car il y a urgence à changer les choses en milieu scolaire.

Aujourd’hui, je suis triste car j’aime l’école, j’aime les enfants et ceux qui s’en occupent au quotidien en leur transmettant leur savoir, leur passion, leurs valeurs. Je suis en colère car tous les acteurs de l’école sont en souffrance. Je plaide pour un changement radical au sein de l’institution scolaire. Ce changement doit être à la fois politique ET porté par tous les citoyens : on ne peut plus déléguer notre responsabilité à d’autres sous prétexte qu’ils ont été élus. La puissance du collectif a, de tout temps, été le moteur du changement. Le changement doit être aussi sociétal car, à la décharge de l’école, elle reflète les dysfonctionnements de notre société. Elle peut cependant être le lieu où naîtront les prémices d’une société plus juste et plus humaine.

Mais pour que les changements soient durables et positifs, faits par tous et pour chacun, faisons en sorte que cette colère impulse du positif. 

Je crois au concept de Masse Critique, ce mouvement social qui s’opère lorsqu’une quantité suffisante de personnes parvient à déclencher une réaction. Nous ne connaissons pas le nombre exact de personnes nécessaire pour qu’un basculement se fasse….et si c’était ma voix, la vôtre, la tienne qui faisait soudain pencher la balance vers le changement?

C’est ce que je m’emploie à faire au quotidien en suivant les principes humanistes de l’Ubuntu et ceux de la permaculture. Je veux oeuvrer au changement de l’école pour nos enfants et pour les adultes qui les entourent.

Concrètement, je propose plusieurs activités à destination des femmes enseignantes et cheffes d’établissement:

  • Soutien individuel à travers le programme « Prendre soin de soi »;
  • Soutien individuel à travers le programme orienté leadership « Ubuntu, je suis car tu es »;
  • Ateliers en ligne et conférences de sensibilisation;
  • Formations (au sein des écoles et en-dehors) aux outils de coaching afin d’outiller davantage les profs en communication, écoute etc non seulement par rapport à leur fonction et leurs élèves mais aussi et surtout pour se soutenir mutuellement;
  • Facilitation de cercles de parole dans les écoles  et en ligne pour permettre la circulation de la parole, le partage des expériences et des émotions difficiles et le soutien par l’écoute et la présence des pairs.
Si vous partagez, si tu partages, mon envie de changer de paradigme et de créer une autre école, je serais honorée de de te soutenir sur ce chemin. 
 

 

Amandine

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